Du cannabis de Kingston à New-York

Désormais — certains diront « enfin » — la Jamaïque plaide, en interne comme à l’extérieur, pour la réforme des politiques du cannabis. Entre réformes nationales et volontarisme en vue du « sommet mondial sur les drogues » de 2016 à New-York, tour d’horizon d’une Jamaïque qui revendique.

Chanvre & Libertés

1. Février : Réformes au pays de Bob Marley

2. Avril : Obama en Jamaïque

3. Mai : La Jamaïque aux Nations Unies

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Réformes en cours dans le pays.

Le 7 février 2015, au lendemain de la date du 70ème anniversaire de Robert Nesta « Bob » Marley, le Sénat de Jamaïque adoptait en première lecture un texte visant à dépénaliser la possession de deux onces de cannabis (56 grammes environ), et à mettre en place une filière licite de production à des fins médicinales.

D’autres suggestions, comme l’autorisation de la culture pour les personnes de confession rastafarienne, restent en débat.

Visite de Barack Obama en avril.

Début avril 2015, Barack Obama effectuait une visite officielle en Jamaïque, la première d’un président états-unien depuis 32 ans. Au-delà de son passage au 56 Hope Road pour rendre hommage à Bob Marley, le président états-unien se rendait le 9 avril à l’Université des West Indies pour un dialogue avec les « forces vives de la Jamaïque », où il s’est fait interpeller par un jeune rastafari, et s’est livré à une réponse détaillée à la question du potentiel de développement économique lié à la légalisation du cannabis.

Les images de l’échange entre Obama et Miguel Williams ont fait le tour du monde, sans que les médias n’en livrent le contenu. Pourtant, la question pointait le rôle du FMI pour ce qui concerne la bonne gouvernance et la possibilité pour un petit pays comme la Jamaïque d’améliorer la prospérité économique avec le cannabis, comme au Colorado. Le président américain dégaina un ironique « j’avais anticipé la question… Comment ça se fait que je m’attendais à cette question ? » avant de répondre longuement. Chanvre & Libertés vous en a retranscrit et traduit la majeure partie ci-dessous.

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« Je crois fermement que le chemin que nous avons pris aux Etats-Unis ce qu’on a appelé “la guerre contre la drogue” a trop mis l’accent sur la répression et le recours à la prison. Cela s’est avéré contre-productif. Il y a des jeunes individus qui ne sont pas violents et qui sont lourdement condamnés, voire placés en détention, ce qui rend plus difficile leur accès à un emploi et les maintient dans l’économie souterraine, car les prisons sont des écoles de la criminalité. Des familles sont dévastées, c’est donc devenu contre-productif, et ce que nous essayons de faire c’est réformer notre système pénal. Et la bonne nouvelle est que nous avons trouvé de alliés inhabituels, comme par exemple la communauté évangéliste ou des républicains conservateurs qui trouvent que les incarcérations sont trop coûteuses et que ce n’est pas la meilleure façon de régler le problème. »

« Il vaut mieux définir une approche de santé publique. La légalisation du cannabis, qu’il s’agisse d’un usage médical ou récréatif, est effective dans deux États qui ont décriminalisé et légalisé les activités cannabicoles, dans les États du Colorado et de Washington. Nous observons le processus et nous constaterons les résultats de cette expérimentation. Mais ce n’est pas la politique fédérale et je ne m’attends pas à ce que le Congrès change bientôt la loi au niveau national. Je pense que si des États démontrent qu’ils n’ont pas polarisés plus de délinquance, qu’ils ont consolidé leurs structures de soins pour limiter la progression probable des addictions, alors cela contribuera à ouvrir le débat national, mais ce qui est sûr c’est que cela va prendre du temps.« 

Barack Obama au musée Bob Marley, Kingston, Jamaïque, le 8 avril 2015. REUTERS/Jonathan Ernst

Barack Obama au musée Bob Marley, Kingston, Jamaïque, le 8 avril 2015.
Photo © REUTERS/Jonathan Ernst


« Cependant, quels impacts ces évolutions peuvent avoir sur nos pays voisins ? Je sais que beaucoup de gens pensent qu’il suffit de légaliser pour diminuer les ressources qui alimentent les organisations criminelles transnationales, et que cela augmentera les revenus et générera des emplois. Mais je dois vous dire que ce n’est pas une arme absolue, parce que d’abord si vous légalisez le cannabis, que faites-vous avec les autres drogues ? Où fixer une limite ? C’est vrai que dans le monde économique tel qu’il existe, il est évident que si vous avez de petites entités qui gèrent les activités cannabicoles de manière isolée dans les Caraïbes, parce que cela serait subitement devenu licite, il est quasi sûr que les multinationales débarqueront pour prendre le contrôle des marchés et tirer profits de ce commerce. C’est tout à fait plausible. »

Cette phrase est quelque peu énigmatique venant d’un défenseur du libéralisme économique et des intérêts des multinationales nord-américaines. Cependant, l’écho mondial du lancement de la marque « Marley Natural » a donné du crédit à son objection. Se pourrait-il qu’Obama soit sincère dans sa réponse en estimant dans son fort intérieur qu’une libéralisation puisse d’abord profiter au développement communautaire, à l’économie sociale et solidaire plus qu’à la satisfaction d’actionnaires spéculant sur la bulle de la nouvelle industrie du cannabis ?

« Donc nous devons continuer de débattre de cette question, et pour ce qui concerne la politique actuelle des États-Unis, nous devons d’abord diminuer la demande aux USA, notamment en adoptant une approche basée sur la santé publique pour diminuer la demande, réduire de manière significative les flux financiers et d’armes vers les pays des Caraïbes, de l’Amérique Centrale et Latine. Dans le même temps, tous ces pays doivent coopérer avec nous et nous aider à circonscrire les activités des organisations criminelles transnationales impliquées dans le trafic de drogues qui sont vicieuses et très destructrices. Alors si nous combinons une perspective de santé publique, sans privilégier l’envoi en prison de la personne commettant la moindre infraction, comme le fait de détenir pour usage personnel, mais plutôt en lui garantissant un accès aux soins, avec des perspectives économiques offrant de réelles opportunités aux jeunes, on pourra alors rééquilibrer la situation… Cela n’est peut être pas la réponse qui sied à votre vision de l’avenir, mais nous pouvons certainement faire preuve de plus d’intelligence que nous en avons montré jusqu’à maintenant.« 

 

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La Jamaïque prend le leadership du sujet cannabis à l’ONU

 

Le Mi­nistre du Com­merce, de l’In­dus­trie et des In­ves­tis­se­ments de la Ja­maïque, M. An­thony Hyl­ton, était présent au Forum In­ter­na­tio­nal pour l’In­ves­tis­se­ment qui se te­nait au Centre des Confé­rences de Mon­tego Bay à St James. Il a an­noncé le 18 mars 2015 que son pays pren­drait l’ini­tia­tive pour mo­di­fier le sta­tut de la clas­si­fi­ca­tion ac­tuelle du can­na­bis dans les trai­tés in­ter­na­tio­naux. Suite à sa ré­forme interne, l’État ja­maï­cain situé dans les Ca­raïbes re­joint donc la dy­na­mique en­ga­gée par d’autres pays d’Amé­rique cen­trale et du Sud à l’ONU.

Ré­pon­dant aux ques­tions d’in­ves­tis­seurs po­ten­tiels venus de plus de 130 pays du monde, le Mi­nistre Hyl­ton a dé­cla­raé pu­bliquement à pro­pos de la clas­si­fi­ca­tion du can­na­bis au Ta­bleau 1 de la liste des stu­pé­fiants de l’ONU : « les pro­prié­tés mé­di­ci­nales du can­na­bis qui sont in­con­tes­tables, nom­breuses et do­cu­men­tées ». Il a cependant tenu à rassurer en ré­fu­tant, au nom de leurs en­ga­ge­ments in­ter­na­tio­naux, la pos­si­bi­lité d’im­por­t ou d’ex­por­t de can­na­bis.

La Jamaïque fait sensation à l’ONU

Le 7 mai à New York dans l’enceinte des Nations Unies, lors d’une réunion de préparation de l’UNGASS (« Sommet mondial sur les drogues » prévu à New-York les 19-20-21 avril 2016), le ministre de la Justice jamaïcain Mark Golding s’est livré à un réquisitoire implacable prônant une « approche holistique » pour la redéfinition de la stratégie de l’ONU afin de résoudre le problème des drogues.

Il a aussi plaidé pour permettre aux pays qui le souhaitaient d’engager des politiques alternatives, notamment sur la question du cannabis et pour la mise en place d’un groupe d’experts chargé de la révision du système de contrôle international.

[Lire l’intégralité de son discours en anglais]

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