Ventura City Hall Prison

Une anecdote californienne de 1930 montre pourquoi la guerre aux drogues est un échec

Article original du LATimes daté du 16 juin 2017, par Johann Hari – A 1930s California story shows why the war on drugs is a failure

Légende de la photo illustrant l’article: Au début des années 1930, le gouvernement fédéral a mis fin au programme de drogue légales de Californie. Ci-dessus, une prison de Californie occupant le troisième étage de l’hôtel de ville de Ventura. (Los Angeles Times)

Pendant un bref et éclatant moment l’année dernière, il semblait que la guerre globale à la drogue était sur le point de s’achever. La Californie – sixième économie du monde – votait la légalisation totale du cannabis pendant qu’une flopée de pays dont l’Uruguay, le Canada et la Jamaïque optait pour une politique plus souple. Mais, tout comme Freddy Krueger surprenant des jeunes ados persuadés d’être enfin saufs, la guerre à la drogue réapparaissait soudain avec des griffes encore plus tranchantes. Le procureur général Jeff Sessions a ramené à la vie la pire des vieilles politiques qui provoquèrent des incarcérations de masse. Donald Trump a dit que les Philippines faisaient « un très bon boulot » sous l’autorité du président Rodrigo Duterte qui a déclaré publiquement : « Il y a 3 millions de toxicomanes, et je serai ravi de les massacrer. »

Pour comprendre les conséquences prévisibles de cette sinistre renaissance, on pourrait dérouler les arguments familiers qu’on entend depuis des décennies maintenant, mais qui sont noyés dans l’histoire oubliée de la Californie. Voici une anecdote qui décrit la situation mieux que n’importe quel cas abstrait.

Mrs Winslow's Soothing Syrup

Au début du siècle des drogues désormais illicites étaient largement disponibles en pharmacie. Ici le sirop apaisant de Mrs Winslow’s, issue d’une préparation à base d’opiacés et à destination des nourrissons.

Pendant la plus grande partie de l’histoire des États Unis, les drogues étaient légales. On pouvait se procurer des opiacés ou des préparations à base de cocaïne à la pharmacie locale. Un remède opiacé appelé Mrs. Winslow’s Soothing Syrup (le sirop apaisant de Mme Winslow), par exemple, était très populaire parmi les femmes au foyer. Mais quelqu’un voyait d’un mauvais œil cette législation, un médecin de Los Angeles nommé Henry Smith Williams. Lorsque quelques uns de ses patients devinrent dépendants, il fût dégoûté et en vint à les considérer comme des « faibles ». Alors quand les opiacés et la cocaïne furent interdits, il accueilli cette première semonce de la guerre à la drogue avec joie.

Mais c’est alors qu’il remarqua ce qui arrivait à ses patients dépendants. Ils n’avaient pas stoppé leur consommation. Au contraire, « il y avait des dizaines de milliers de personnes, toutes situations confondues, en proie à un besoin irrépressible pour une drogue qu’ils ne pouvaient plus se procurer de façon légale, » écrit-il dans l’un de ses livres. « Ils avaient besoin de drogue comme un homme mourant de soif à besoin d’eau. Ils doivent se procurer leur drogue à n’importe quel prix.”

Au même moment, Smith Williams réalisa que la guerre à la drogue revenait à « ordonner la création d’une entreprise de contrebande. » Du fait que les pharmaciens ne puissent plus proposer leurs préparations, la Mafia et autres organisations criminelles allaient s’emparer de cette opportunité pour vendre un produit d’une qualité bien inférieure à un prix astronomique. Dans les pharmacies, la morphine coûtait deux ou trois cents le grain (environ 0,15 gramme), mais les trafiquants le vendaient un dollar.

« Les stratégies basées sur la répression et la stigmatisation ne font qu’aggraver nos problèmes avec la drogue. »

Le taux de mortalité chez les personnes dépendantes augmenta et ceux qui survécurent commencèrent à se comporter très différemment. Une étude officielle du gouvernement avait découvert que, avant le début de la guerre aux drogues, trois quart des personnes se décrivant elles même comme toxicomanes avaient un emploi stable et respectable : environ 22 % étaient riches tandis que seulement 6 % étaient pauvres. Plus calmes à cause de leur consommation, ils étaient rarement hors de contrôle ou criminels. Mais face au prix exorbitant nouvellement demandé, beaucoup d’hommes s’adonnèrent au cambriolage et de nombreuses femmes volèrent ou se prostituèrent.

Smith Williams observa que la guerre à la drogue avait engendré deux vagues de criminalité: d’abord une vague de violence et de crimes perpétrée par les dealers, puis parmi les usagers. « Le gouvernement des États Unis, » écrit Henry sous le choc, est devenu « le plus grand et le plus puissant faiseur de criminels depuis des siècles. »

Comme de nombreuses personnes avaient remarqué ces conséquences, une importante résistance à cette nouvelle législation émergea à travers les États Unis. Et certains tirèrent avantage d’un vide juridique : les médecins restaient libres de prescrire de l’héroïne ou de la cocaïne à leur patients dépendants. Le frère de Smith Williams, Edward, fût l’un des premiers à adopter cette approche à Los Angeles.

Henry décrit ce qu’il voit : quand un toxicomane arrive, « c’est une épave, sur le point de s’évanouir, » écrit-il. « Il est pâle comme la mort. Il sue. Il n’est que tremblements. Sa vie semble menacée. » Mais lorsqu’on assouvit son besoin par une prescription légale, cela semble « le ramener miraculeusement à un semblant de normalité. » Avec de l’aide et du soutien, il peut retrouver une vie décente.

Johann Hari Brimade des stups

A Brooklyn, Juárez, Genève ou Sevran, 3 ans d’enquête, des centaines d’interviews mais une seule question: la prohibition favorise-t elle la consommation de stupéfiants? L’histoire d’une guerre de 100 ans, qui débute comme une farce et finit en tragédie. Un livre choc à mettre entre toutes les mains.

La brigade des stupéfiants rectifia ce vide juridique état par état, arrêtant 17 000 médecins à travers le pays entre le milieu des années 20 et celui des années 30. En Californie, le succès du programme de distribution légale de drogue était si évident que beaucoup se rebellèrent ; le maire de Los Angeles était l’un de ses plus fervents défenseurs. Mais les fédéraux s’attaquèrent également au programme californien, et au début des années trente, Edward Smith Williams fût arrêté. Les raisons de cette répression ne furent connues du public que bien des années plus tard, lors d’un procès.

Le directeur du bureau des narcotiques de Californie dans les années trente, Chris Hanson, fût contacté un jour par un baron de la drogue local appelé Woo Sing. Il indiqua que dans des états comme le Nevada, où les cliniques avaient été fermées, les toxicomanes étaient obligés de se fournir auprès des dealers ; et il était furieux qu’en Californie, les pourvoyeurs criminels ne trouvaient pas de client parce qu’usagers et toxicomanes pouvaient se procurer leur drogue légalement. Woo acheta Hanson pour déclencher la guerre à la drogue en Californie. Hanson fût arrêté pour corruption – mais la guerre à la drogue en Californie se poursuivit.

En apprenant cela, Henry Smith Williams réalisa qu’il avait fait une terrible erreur en appelant cette guerre de ses vœux, il écrivit un livre prophétique intitulé « Drug Addicts Are Human Beings » (les toxicomanes sont des êtres humains) dans lequel il ouvre son cœur, et réclame un retour à la législation qui prévalait pendant la majeure partie de l’histoire des États Unis – un commerce limité et réglementé. Il prédit également dans les années 30 que si la guerre à la drogue perdurait pour les 50 ans à venir, le marché de la contrebande représenterait 5 milliards de Dollars aux États Unis – le journaliste Larry Sloman calcula plus tard que ces estimations étaient sinistrement précises.

Partout où la guerre à la drogue a été tentée, on retrouve les mêmes conséquences que celles constatées par Henry Smith Williams à ses débuts. Pour contrer les velléités de Sessions et Trump, nous devons seulement nous souvenir de ce que les Californiens savaient déjà il y a près d’un siècle : les stratégies basées sur la répression et la stigmatisation ne font qu’aggraver nos problèmes avec la drogue. Le chemin du retour à la décence ne peut passer que par l’amour, la compassion – et une distribution réglementée.

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Johann Hari

Johann Hari est un écrivain et journaliste britannique né en 1979.

Il est l’auteur de Chasing The Scream: The First and Last Days of the War on Drugs”, écrit suite à trois ans de recherches sur la guerre aux drogues, pendant lesquelles il a découvert que les causes de l’addiction sont à chercher principalement dans l’environnement, l’isolement et le mal-être des personnes plutôt que dans les produits en eux-mêmes. Il explique cela dans une présentation “TED Talk” sous-titrée en plusieurs langues et disponible ci-dessous.  

Chasing the scream” est traduit en français sous le nom “La brimade des stups: Premiers et derniers jours de la guerre contre la drogue” (préface de Bertrand Dautzenberg), une lecture à conseiller.


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