La propagande prohibitionniste

REEFER MADNESS, (aka TELL YOUR CHILDREN, aka THE BURNING QUESTION), 1936.

« Reefer Madness » le film  qui mettait en scène des personnes faisant une série d’actes criminels à la suite de la consommation de cannabis, actes allant du délit de fuite au meurtre, à la tentative de viol et au basculement dans la folie.

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Les études montrent que les représentations des dommages liés à l’usage de cannabis en population générale sont très éloignées des données scientifiques de référence (Nutt et al, Reynaud et al), ce qui n’est pas le cas pour l’alcool. Les dommages perçus par la population sont ainsi nettement plus importants que les dommages réels. Ce phénomène s’observe également chez les professionnels de santé dans une moindre mesure. Ces éléments s’expliquent par le manque d’accès à une information pertinente sur le cannabis…

La campagne de propagande américaine

La campagne de propagande, qui sévit en France depuis 60 ans, prend en partie ses origines aux U.S.A, au début du 20ème siècle:

Tout commence avec la première loi de prohibition établie fin du 19e siècle aux US, elle concerne l’opium et permet à la république de Californie de discriminer la population chinoise prenant de plus en plus de place dans l’activité économique. Après la fin de la prohibition de l’alcool et les résultats qu’on lui connait, la prohibition de la marijuana est mise en place en 1937, elle permettra de mettre au ban de la société immigrés hispaniques et afro-américains. A la fin des années 60, sous la pression de Nixon et de sa « guerre aux drogues » l’ONU impose cette prohibition à ses états membres. La France, par sa loi de 1970 hérite naturellement de ce système prohibitionniste et de ses dérives ségrégationnistes en plus d’ajouter à ce nouveau volet législatif la pénalisation de « la présentation sous un jour favorable » (ancien L.630 aujourd’hui L.3421-4) ayant pour effet une désinformation très spécifique à notre pays sur le cannabis et ses effets en comparaison de la plupart de nos voisins européens.  

Une campagne basée sur la peur de la diversité culturelle et de l’étranger

Propagande anti cannabis dans les journeaux

« Des Mexicains transformés en bêtes sauvages après avoir fumé de l’herbe » article tiré du Cheyenne State Leader (1913)

Écrits pour l’American Magazine, les meilleurs exemples sont archivés dans le Gore File, véritable collection de coupures tirées de la presse à sensation, relatant des délits et crimes odieux, pour la plupart commis sans motif, et imputés à la consommation de marijuana : « une famille entière a été assassinée par un jeune forcené en Floride. Quand les policiers sont arrivés sur les lieux, ils ont trouvé le jeune titubant dans une boucherie humaine. Il avait tué à la hache son père, sa mère, ses deux frères, et une sœur. Il semblait être dans un état second… Il n’a aucun souvenir d’avoir commis ce crime multiple. Les agents le tenaient jusqu’alors pour un jeune homme raisonnable et plutôt tranquille ; il est désormais dans un état de folie pitoyable. Ils ont cherché pourquoi. Le garçon a déclaré qu’il avait l’habitude de fumer quelque chose que ses jeunes amis appelaient des muggles, une appellation enfantine de la marijuana ». Les mêmes faits divers sont publiés régulièrement, plusieurs années de suite, dans les mêmes journaux.

Des affiches à faire froid dans le dos sont également placardées dans toutes les écoles. Les moyens cinématographiques sont également mis à contribution. Plusieurs films de propagande voient le jour en 1936, parmi lesquels le célèbre Reefer madness de Louis J. Gasnier (initialement Tell your children), Wild Weed de Sam Newfield, ou Assassin of youth d’Elmer Clifton. Les mêmes ingrédients sont employés à chaque fois : messages simplistes et exagérations, mettant en scène le fort potentiel addictif de l’herbe (les protagonistes sont accrochés dès le premier joint), des hallucinations puissantes ou encore le déclenchement du passage à l’acte (viol et meurtre).

Aux U.S.A., les états du sud souhaitaient également une loi contre la marijuana afin de persécuter à bon compte les Mexicains qui saturaient le marché du travail avec leur main-d’œuvre à bas prix pendant la dépression des années 30 et cette campagne de presse s’est également fortement appuyée sur les thèmes racistes populaires de l’époque, comme par exemple : « Deux Négros ont enlevé une fille de 14 ans et l’ont gardée pendant deux jours sous l’influence de la marijuana. Une fois rétablie, elle s’avère souffrir de la syphilis ».

Un homme providentiel succédant à Monseigneur Brent (Manille)

Harry Anslinger

Harry Anslinger chef d’orchestre de la politique de prohibition du cannabis bien connu pour ses déclarations racistes « La marijuana fait croire aux bronzés qu’ils peuvent être aussi bons que les blancs »

La prohibition du cannabis aux U.S.A. puis à travers le monde a été essentiellement orchestrée par Harry Jacob Anslinger, un politicien et journaliste des États-Unis, connu comme le « McCarthy de la drogue ». Il fut dans un premier temps commissaire auxiliaire de la prohibition de l’alcool, avant d’être nommé premier commissaire du bureau fédéral du département du trésor aux narcotiques (FBN), le 12 août 1930. Il occupa ces fonctions durant 32 ans, record de durée en la matière. Il fut ensuite pendant deux ans représentant des États-Unis à la Commission des narcotiques des Nations Unies. Bien qu’Anslinger fût un conservateur effectivement convaincu que le cannabis constituait une menace pour l’avenir de la civilisation américaine, son biographe affirme qu’il était avant tout un bureaucrate astucieux, tirant parti de la répression contre le cannabis pour s’élever aux plus hautes responsabilités. En 1934, alors que le bureau fédéral des narcotiques mis en place pour la prohibition de l’alcool devenait subitement inutile, la campagne visant à alarmer le public des dangers du cannabis devient tout à coup sa principale priorité.

En 1937, la campagne de diabolisation de « la marijuana » est victime de son succès et le peuple américain exige désormais des lois fédérales pour protéger leurs enfants de ce fléau dans un esprit puritain très présent à cette époque.

Marijuana Tax Act 1937

Timbre Fiscal pour la culture du chanvre après le Marijuana Tax Act de 1937

C’est alors qu’est mis en place la marijuana Tax Act, première mesure de prohibition du cannabis à grande échelle, imposée à tous les acteurs de la filière chanvre, interdisant aussi bien l’usage industriel que l’usage thérapeutique. Curieusement, cette taxe est abandonnée de 1942 à 1945 et la culture du chanvre est à nouveau encouragée durant cette période pour soutenir l’effort de guerre, l’armée américaine ayant besoin de chanvre pour équiper ses troupes (CF Vidéo Hemp for victory).

Puis, elle s’est à nouveau imposée au sortir de la guerre : à l’époque du maccarthysme, la dangerosité supposée de la marijuana est recyclée pour les besoins de l’anticommunisme : « derrière chaque fumeur de marijuana se cache désormais un communiste ! » entendait-on régulièrement à la radio dans les années 1960, notamment sous Nixon qui est le premier à introduire la notion de guerre contre la drogue. On accusait la cannabis, non sans raison, de démotiver les troupes et de rendre les soldats pacifistes, notamment pendant la guerre du Vietnam. Consommer de la marijuana dans les années 70 représentait alors soit un acte antipatriotique, soit une contre-culture hippie menaçant les intérêts des financiers.

Des conflits d’intérêt évidents

La campagne de presse sensationnelle contre la marijuana aurait été mise au point par William Randolph Hearst (magnat de la presse écrite possédant des intérêts dans la papeterie) et Dupont de Nemours (inventeur du nylon et sous-traitant de Hearst) avec l’appui financier de la banque Mellon Financial Corporation (New York), sous-couvert du secrétaire au trésor des États-Unis (Andrew W. Mellon, patron d’Anslinger et oncle de sa femme) afin de défendre leurs intérêts industriels face à la concurrence de la fibre de cannabis.

Cette théorie diffusée par Jack Herer dès 1985 est actuellement corroborée par un fait intéressant : le cannabis à fibre est toujours prohibé aux Etats-Unis de nos jours dans presque tous les états (importation exclusive du Canada) alors que l’usage médical du chanvre à fleur est autorisé ! Jack Herer, républicain et patriote, ancien G.I. au Vietnam, relate les faits suivants dans son ouvrage « L’empereur est nu » : ces géants de l’industrie, qui étaient en train de mettre au point la fibre de nylon, voyaient alors dans le cannabis, un concurrent très sérieux.

 Popular Mechannics 1938

Une du popular Mechannics sur le chanvre annonçant « Une récolte à un Milliard de dollars »

En effet, cette plante ubiquitaire, de culture facile et traditionnelle, offre des fibres d’une grande résistance et contient peu de lignine (meilleur vieillissement que le papier bois) alors que parallèlement la mécanisation de la récolte du chanvre venait d’enregistrer des progrès spectaculaires avec la mise au point des premières moissonneuses-décortiqueuses-défibreuses, qui faisaient la une du populaire magazine Popular Mechannics, lequel titrait en février 1938 «Une récolte d’un milliard de dollars», prédisant un bel avenir industriel au chanvre.

La diffusion des idées reçues et des fausses évidences

Assassin of The Youth Film

« L’assassin de la jeunesse » (1937) est un des nombreux films de propagande subventionnés par le gouvernement US et tournés par Hollywood dans les années 30.

Cette propagande a été diffusée très largement à travers le monde via trois conventions internationales sur les stupéfiants (en 1961, 1971, 1988). La France a ratifié sans difficulté la convention unique en 1961 mais les pays producteurs de « stupéfiants » ont étés plus ou moins contraints à ratifier ces traités, alors qu’ils allaient à l’encontre des us et coutumes populaires, comme par exemple au Népal (signataire en 1998) où l’usage ancestral est avant tout mystique et religieux (Shivaïtes). En 2010, seul 16 états, dont 10 en Océanie, n’avaient pas encore ratifié l’ensemble des conventions. Cette propagande internationale, appuyée par le système répressif sévit actuellement depuis plusieurs générations, ce qui explique qu’elle soit désormais véritablement ancrée dans l’inconscient collectif des peuples occidentaux, et qu’elle nourrisse donc toujours l’opinion dogmatique et moraliste actuelle. Si les motivations économiques à l’origine de la prohibition du cannabis visaient probablement sa fibre, les motivations économiques actuelles, notamment celle du lobbying pharmaceutique très puissant en France, concernent uniquement les fleurs de cannabis et ses propriétés médicinales diverses et variées. De nombreuses sociétés privées voient en effet probablement dans la légalisation, un effondrement de leur part de marché par effet de substitution aux nombreux psychotropes avalisés par la médecine moderne ou aux drogues légales.

Des intérêts occultes

Cet historique nous rappelle les intérêts lucratifs occultes et les vecteurs xénophobes de cette conspiration. Il assoit les lois répressives actuelles sur une calomnie indiscutable, fortement préjudiciable pour les usagers et leur entourage. Selon l’esprit d’origine des conventions internationales, ces lois interdisent l’usage de produits naturels pourtant à forte connotation culturelle dans les anciennes colonies du sud (opium, feuilles de coca, fleurs de chanvre) tout en autorisant la diffusion très large de l’alcool et du tabac, produits certes plus dommageables, mais de culture occidentale.

La censure de la recherche sur les bénéfices

Dans une société bercée par l’utopie d’un monde «sans drogue», le seul discours socialement acceptable sur le sujet ne peut être que péjoratif. Il est en effet incongru, mais aussi très risqué d’évoquer d’éventuels bénéfices à ces produits supposés très dangereux. Présenter le cannabis sous un jour favorable est en effet sévèrement réprimé en France depuis 1970 par l’article L3421-4 du code de santé publique, ce qui entrave à fortiori la liberté fondamentale de s’exprimer. Et pourtant, l’état des connaissances de l’époque permettait déjà de s’interroger sérieusement sur le bienfondé de cette politique, la première étude rétablissant un discours rationel sur le cannabis, datant de 1944. De la même manière, toute motivation à la recherche scientifique est sapée par un parcours du combattant administratif, au plus haut niveau de l’Etat, amenant systématiquement toute équipe de chercheurs à travailler sous l’étroit contrôle de l’O.I.C.S. et de ses filières gouvernementales (O.C.R.T.I.S. en France).

Pour témoigner du niveau de connaissances sur les produits psychotropes en général et sur le chanvre en particulier mais aussi de la teneur éminemment idéologique du discours, il suffit de poser le regard sur les études épidémiologiques d’antan : les données d’enquêtes en population générale ou scolaire étaient à la fois rares et frustes et ne constituaient donc pas forcément une source d’information fiable: jusqu’en 1980, ces enquêtes ne distinguaient ni les produits, ni les usages, en posant par exemple la seule question : « vous est-il déjà arrivé de prendre de la drogue ? ». Cette formulation agrégeait les niveaux d’usage aujourd’hui couramment distingués, l’expérimentation, l’usage occasionnel, régulier, l’abus ou la dépendance: par conséquent, le fait d’avoir déjà consommé une substance illicite ne serait-ce qu’une fois au cours de sa vie suffisait à être catégorisé comme « drogué», et plus tard comme individu «à risque». L’usage de drogue était alors considéré comme une pathologie, une «sociopathie» contractée dès le premier usage, qui correspondait à un profil psychologique «à problèmes» (non-conformisme, mésestime de soi, signes dépressifs), contribuant à noircir le portrait des usagers interpellés.

Il est toujours actuellement très difficile en France de faire des recherches sérieuses et indépendantes sur le cannabis, à l’heure où ses bénéfices thérapeutiques sont avérés internationalement. La plupart des données disponibles viennent ainsi de publications étrangères et sont peu diffusées en France : pas étonnant dans ces conditions que les citoyens soient désinformés. 

Les mécanismes du controle de l’information

La propagande française se répand, comme aux Etats-Unis, par les rouages classiques et immuables qui visent à diriger l’opinion publique, en surfant sur les peurs de nos concitoyens. Pour cela, la propagande politique fait appel au pouvoir médiatique et aux concours de scientifiques, sous le joug de la pression sociale, afin de contrôler les deux sphères essentielles pour diriger l’opinion publique : l’avis des experts et une large tribune.

Le vecteur médiatique, ou l’instrumentalisation politique du discours

Si la presse écrite et radiophonique est relativement indépendante en France, autorisant des lignes éditoriales diverses et variées, les médias de masse télévisuels sont soumis à une censure plus importante, dans un monde où l’image prime par son omniprésence. Parallèlement, dans le monde contemporain, l’information retenue par le quidam est généralement de nature parcellaire, sortie de son contexte, ce qui est propice à la caricature, dans un sens ou dans l’autre. Cet élément est plus généralement lié aux nouvelles modalités de l’information. En effet, bien que notre société n’ait jamais été dotée d’autant de moyens d’informations par le passé, ce n’est pour autant qu’elle communique mieux, plus librement, ou de manière plus représentative.

Nous avons identifié 5 raisons essentielles reposant sur la conjoncture sociétale mais aussi et surtout sur la volonté politique, animée par une idéologie tenace :

Dans le but de doper les ventes, la plupart des médias privilégient le buzz médiatique, superficiel, instantané et facilement assimilable par la majorité à l’analyse de la substantifique moelle de l’information et de ses implications, nécessitant plus de recul et plus difficilement accessible au grand public. Il est aisé de s’imaginer que les directeurs des différentes chaines, avides d’audimat ne s’opposeront pas à diffuser des informations alarmistes déformant la réalité par un prisme réducteur, dans la mesure où celles-ci génèrent du buzz et font enfler la polémique, surtout si cela va dans le sens de l’idéologie politique ambiante.

Les médias accordent une place prépondérante aux représentants des pouvoirs publics ainsi qu’à une poignée de scientifiques dans la tribune médiatique et n’offre aucune place pour les usagers, ce qui nuit à la diversité des points de vue et rappelle la dimension publique et politique du débat. Les décideurs politiques peuvent aisément orienter et manipuler l’information, en collaboration avec les directeurs des principaux médias de masse, afin de légitimer leur politique auprès de l’opinion publique, dans un but démagogique évident. Les politiques et leurs alliés instrumentalisent ainsi les chiffres, selon un registre confondant, souvent énoncés à valeur d’arguments, en faisant de la revendication de certains chiffres, plutôt que d’autres, un acte politique à part entière. Ces derniers focalisent alors l’information sur certaines populations et sur certains dommages non représentatifs, ce qui nuit assurément à une vision globale de la problématique. Pour agiter les peurs, ils pointent une population d’usagers problématiques, pourtant largement minoritaire, ou certains dommages relevant davantage du mythe que de la réalité. Pour illustrer ce propos, nous pouvons citer la dépendance liée à l’augmentation des principes actifs du chanvre circulant, le lien de causalité avec les pathologies psychotiques, les conséquences catastrophiques en termes de sécurité routière ou encore la neurotoxicité liée à l’usage du chanvre. Le 28 août 2012, l’Express titrait ainsi: « l’usage de cannabis chez les jeunes fait baisser le QI de manière irréversible. » Cette étude néozélandaise , certes de qualité, a inondé les médias avec un message apparemment clair et évident, mais en réalité inconsistant, inquiétant inutilement de nombreux parents lors de la dernière rentrée scolaire. La jeunesse représente également une population de prédilection pour nos politiques car elle véhicule une forte charge émotionnelle et symbolique respectivement sur le plan individuel et sociétal. Pourtant, les usagers de moins de 18 ans ont toujours été minoritaires parmi l’ensemble des usagers, malgré un âge moyen de premier usage plus précoce et un triplement de l’usage à 17 ans observé depuis 1990, soit 20 ans après la réforme ou encore une génération sans éducation à l’usage plus tard.

 

Enquete Exclusive

Les médias souvent voyeuristes cherchent le buzz et les images à sensation, mais n’aborde que très rarement le fond de la problématique posé par la prohibition.

Les médias, comme les politiques, n’hésitent pas à utiliser divers procédés rhétoriques ou linguistiques propices aux raccourcis simplistes ou manichéens, à l’amalgame ou à la confusion. En l’absence de représentations populaires consensuelles évidentes, ces derniers jouent volontiers d’arguments vendeurs plus ou moins fallacieux ou d’un vocabulaire poly-sémantique imprécis, comme par exemple les termes « drogues » ou « stupéfiants » qui renvoient chacun à des perceptions différentes d’une même information, c’est-à-dire à la perception que chacun a envie de s’en faire. Le vin est-il perçu comme une drogue par les Français ? Difficile de se prononcer ! Ces amalgames permettent ainsi de nourrir encore actuellement la théorie de l’escalade des drogues pourtant dépassée depuis bien longtemps. Parfois, les vicissitudes du discours vont plus loin encore et l’information est clairement mensongère ou contradictoire. Ainsi, l’édition du Parisien du 6 août 2005 affirme: « L’usage de la drogue a tué 1 500 jeunes l’année dernière sur la route » alors qu’il est indiqué sur la même page que 1 227 jeunes (18-24 ans) ont été tués en 2004, toutes causes confondues. Dans la foulée, le Figaro du 30 novembre 2005 déforme les conclusions d’une étude du Pr Mura effectuée à partir des analyses sanguines de 2003 accidents chez les moins de 30 ans : « Près d’un tué sur deux avait consommé un produit stupéfiant avant de conduire.» Le chiffre exploité est en fait 39.6 % et il correspond après lecture du résumé de l’étude, non pas à la prévalence d’un contrôle positif au THC parmi les accidents mortels, mais à la proportion d’un contrôle positif au THC par rapport aux autres stupéfiants (alcool exclu) parmi les accidents mortels. Pour rappel, il n’a jamais été question de plus de 2.5 % des accidents mortels, imputable au chanvre seul, dans l’étude de référence internationale SAM, comme dans toutes les méta-analyses sur le sujet.

Les médias surfent sur la fibre émotionnelle des individus pour marquer l’opinion publique par l’intermédiaire de titres accrocheurs et de nouvelles sensationnalistes, faisant appel à un style linguistique métaphorique. Par exemple, le 24 février 2005, La Croix annonce en première page : « Le cannabis devient un fléau sanitaire » ou le 30 novembre 2005, le Figaro annonce en gros titre : « Morts au volant, les ravages du cannabis chez les jeunes ». Cette fibre émotionnelle est d’ailleurs aussi manipulée habilement par nos dirigeants qui savent s’appuyer quand ils le désirent sur des groupes de pression citoyens, pour légitimer leur politique. En effet, les lois réprimant l’usage privé et la conduite d’un véhicule chez les usagers sont toutes deux catalysées par des faits divers sordides. La loi « Marilou » en dit long sur la composante émotionnelle du débat parlementaire, rien que par son titre: le législateur s’est  appuyé pour construire cette loi sur le buzz généré par des parents choqués et dans le déni d’un certain nombre de facteurs, venant de perdre leur fille de 9 ans, renversée par un jeune chauffard contrôlé positif au THC.

Pourtant, d’autres facteurs non négligeables auraient pu être incriminés, comme la route verglacée, l’état de fatigue avancée (retour de nouvel an) et surtout l’irresponsabilité caractérisée du conducteur qui conduisait un véhicule non assuré et pour cause, il n’avait jamais passé le permis de conduire. De la même manière, les politiques ont exploité « le drame de Bandol » en 1969 pour élaborer la loi du 31 décembre 1970 réprimant l’usage privé : la découverte d’une adolescente, morte par overdose dans les toilettes d’une station balnéaire varoise avait en effet suscité à l’époque une couverture médiatique sans précédent et une indignation générale de l’opinion publique et de la classe politique. Ce buzz associé aux statistiques de l’époque qui n’étaient pourtant ni fiables, ni concluantes (mille intoxiqués dont 9 étudiants et 2 lycéens en France !) ont permis aux politiques d’annoncer publiquement les notions de fléaux et d’épidémie de la toxicomanie à venir. En résumé, le fait divers est instrumentalisé et devient prétexte à la règle générale dans un élan volontariste, simpliste et précipité, sous-tendue par une logique de résultats rapides (à visée électorale), alors que cette politique ne peut être pérenne que sur le long terme et demande assurément une réflexion globale basée sur des données consensuelles.

Enfin, les politiques nient tout bénéfice à son usage ou à sa régulation d’un côté, et de l’autre les médias s’autocensurent par le biais de leurs services juridiques bien souvent pléthoriques. En France, ce constat est à mettre en rapport au délit de présentation sous un jour favorable, (L.3421-4 du CSP), véritable chape idéologique, imposant une vision manichéenne et irrationnelle des produits stupéfiants (sans aucun bénéfice) sous-tendant la pression sociale exercée sans relâche par le lobbying moraliste et processif (associations, fondations, sociétés secrètes). Pour illustrer ces éléments sur le plan politique, il suffit d’observer la négation volontaire des bénéfices du produit mis en évidence dans le nouveau plan gouvernemental de la M.I.L.D.E.C.A. : « En mettant l’accent sur les motivations à la consommation et les effets artificiels de celle-ci qui donnent l’illusion d’une socialisation et d’un développement personnel accru; en contrebalançant l’image communément répandue du caractère artisanal et convivial de la cannabiculture ».

Sur le plan médiatique, nous avons interviewé les journalistes de Canal + et de M6 qui ont couvert la coupe française du chanvre fleuri en 2002, évènement qui promeut la « chanvrologie », à l’instar de l’œnologie. Chez Canal +, l’agence CAPA a dû modifier le montage du journaliste Alex Jordanov, à 3 reprises afin d’être bien sûr de présenter cet événement sous un jour défavorable. Quant à M6, la direction nationale a simplement censuré la diffusion du reportage sur l’antenne locale à la dernière minute et cette dernière l’a remplacé par un reportage de secours in extrémis. Selon le journaliste de M6, cette diffusion aurait probablement engendré « un procès contre la chaine». Cette censure est toutefois timidement en train de se lever au vu de l’actualité internationale qui met en avant les bénéfices médicaux du cannabis, mais aussi les bénéfices économiques et sociaux de sa légalisation comme au Colorado, où l’on assiste à une ruée vers l’or vert.

Le vecteur scientifique, ou l’instrumentalisation politique de la recherche

Le mensuel « La Recherche » de mars 2003 rapporte qu’« à l’affrontement droite-gauche se superpose une véritable guerre entre une partie de l’establishment hospitalo-universitaire liée aux partis de droite, et l’élite de la communauté scientifique, rompue au démasquage des conclusions hâtives » rappelant les levées de bouclier des anti-cannabis lors de la sortie du rapport Roques en 1998  ou au moment de la publication de l’expertise collective de l’I.N.S.E.R.M. demandée par la M.I.L.D.T. en 2001. Cette opposition institutionnelle peut être reliée à divers éléments, comme par exemple les conflits d’intérêt liés à l’attribution de marchés publics juteux (dépistage, analyses) ou à la protection de certains monopoles (pharmacie), mais aussi la subvention orientée des unités de recherches ou tout simplement la collaboration avec certains chercheurs rendant régulièrement des conclusions abusives.

L‘écho politique de ces informations biaisées est sans doute plus le fruit de l’opportunité du choix des sources et de la sélection soigneuse de chercheurs alliés que celui de manœuvres de corruption, qui ne peuvent toutefois pas être écartées formellement. Ces chercheurs peuvent être affectés par un vécu personnel négatif lié au cannabis (négativiste convaincu) ou sont parfois plus intéressés par le pouvoir et l’ascension sociale que par la recherche de la vérité (carriériste peu scrupuleux). Parmi les chercheurs présentant régulièrement des conclusions hâtives sur le chanvre, le pionnier est sans nul doute G. Nahas qui a globalement appuyé tous les clichés erronés sur le cannabis, ce qui lui a valu une désolidarisation publique de l’université de Colombia dès 1975. En France, l’académie nationale de médecine relaie pourtant très régulièrement ces informations mensongères depuis 40 ans et les appuie actuellement par les ouvrages de certains membres de l’académie peu scrupuleux ou de leur thésards, dont les conclusions sont littéralement déconcertantes, de par l’ampleur des contre-vérités qui y sont exposées et la teneur idéologique du discours. Son dernier communiqué de presse intitulé « Cannabis, alerte rouge à l’épidémie » a d’ailleurs entrainé très récemment une attaque publique en règle de Didier Jayle, ancien président de la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et les Toxicomanies, relayée le 27 mars 2014 par le réseau « SOS addiction » présidé par le Dr William Lowenstein, qui estiment à juste titre que « L’académie nationale de médecine ne remplit pas sa mission » .

Les méthodes employées font généralement appel à des expériences sur des modèles animaux et peuvent recourir à des doses très élevées, jusqu’à 1000 fois supérieures aux doses usuelles ; d’autres conditions artificielles qui n’aident pas vraiment à reproduire les conditions réelles sont bien souvent ajoutées, comme par exemple l’utilisation de masque à gaz permettant l’asphyxie des singes par manque d’oxygène pour prouver la neurotoxicité du cannabis ou encore l’injection préalable d’un antagoniste du THC pour prouver la dépendance physique au cannabis; puis ces résultats sur modèle animal sont transposés littéralement ou presque sur les modèles humains, en omettant au passage de considérer de nombreux facteurs de confusion ou bien en extrapolant des théories neurobiologiques fumeuses. Pour affirmer la théorie de l’escalade à l’héroïne, il suffirait ainsi pour certains pseudo-chercheurs de constater un lien entre le système des cannabinoïdes et des endorphines. Dans le domaine de l’accidentologie, un autre ponte de la médecine n’hésite pas à exclure l’alcool des facteurs de risques d’A.V.P. et à ne pas considérer la prévalence élevée de conducteurs circulants positifs au THC dans la tranche d’âge considérée, afin d’élever artificiellement la part d’imputabilité du cannabis dans les accidents mortels. Tout porte à croire que ces recherches visent uniquement à trouver des justifications sanitaires à la loi, alors que ses fondements n’ont jamais été réellement d’ordre sanitaire. Pas étonnant dans ces conditions que les conclusions de ces travaux soient systématiquement biaisées.

L’instrumentalisation des données scientifiques par une interprétation biaisée des résultats est donc monnaie courante sur le cannabis, aussi bien pour les politiques que pour les médias et le chanvre semble être un bouc émissaire idéal à bien des égards. Cette instrumentalisation peut amener le législateur à se prononcer, avant même la parution des résultats des études censées éclairer leur choix, et donc dans la plus grande controverse, comme cela a été le cas pour la répression des conducteurs ayant fait l’objet d’analyse positive au THC en janvier 2003 (résultats de l’étude S.A.M. publiés 2 ans plus tard). Cette instrumentalisation peut également s’exprimer par des menaces exercées sur les chercheurs intègres : la démission de J-M. Costes en 2010, directeur et fondateur de l’O.F.D.T. suite à des pressions « quant à l’interprétation des données » comme il le rapporte dans un entretien pour le Figaro le 6 avril 2011, en est le parfait exemple. Que dire encore de la mise sous tutelle par le gouvernement de cet organisme de recherche qui pouvait se targuer jusqu’alors d’une réputation internationale, liée à son indépendance ? Le président du collège scientifique de l’O.F.D.T. est en effet désormais nommé directement par le président de la M.I.L.D.E.C.A., et non plus élu par ses pairs, explique l’ex-directeur de cette institution dans un article du Nouvel Observateur du 16 avril 2011.Depuis lors, de nombreuses données ne sont plus communiqués à l’OFDT, comme par exemple le nombre d’interpellations pour ILS par les forces de l’ordre. 

Sortir de la caverne

Les différents rouages de la propagande permettent de créer de nombreux leurres médiatiques pour nourrir la polémique sur les dommages et dissimuler la réalité du terrain partagée par près de 200 millions d’usagers à travers le monde. Ce manque d’accès à une information pertinente sur le cannabis tend cependant à se combler de nos jours car d’une part, la propagande médiatique ne peut plus avoir les mêmes effets sur une population consciente des réalités tirées de l’expérience et d’autre part, la censure de l’information est beaucoup plus difficile que dans les années 1970, au vu de la complexité des réseaux d’information.

Cette politique obscurantiste n’est évidemment pas acceptable dans un système dit « démocratique », mais elle s’inscrit en réalité dans un cadre beaucoup plus large où les élites de ce monde influencent nos dirigeant à des fins occultes financière ou stratégique, dans le mépris total de la santé et de la liberté de nos concitoyens, comme le dénonce régulièrement Amnesty International et de nombreux mouvements altermondialistes ou mêmes certains économistes, comme Etienne Chouard, professeur à l’université Paris-Sorbonne. Selon Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire de la police nationale (en poste au Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique), cette crise sociétale est le couronnement de tout un processus de dérégulation qui, depuis une trentaine d’années, a déconstruit obstinément tous les garde-fous mis en place au moment du New Deal pendant la crise économique mondiale des années 1930. L’essor de ce monde dérégulé, individualiste et consumériste, dirigé par un pouvoir financier hors de contrôle, présente une vision très pessimiste de la société : ce modèle sociétal bafoue en effet allègrement les droits humains sous couvert d’instances mondiales (O.N.U., O.M.S., O.M.C.) qui valident cette dérégulation dans l’intérêt des puissants de ce monde, et qui font encore trop souvent illusion pour la plupart d’entre nous.

ll semble nécéssaire de disposer d’une certaine dose de courage et de la lucidité pour pouvoir porter son regard au-delà des ombres, comme l’évoquait déjà Platon, il y a plus de 2000 ans. 

Bibliographie

  • Harry Anslinger’s Gore File  https://reefermadnessmuseum.org/chap10/Gore.htm
  • Herer J. L’empereur est nu  Éditions du Lézard. 2002 [cited 2014 Mar 1]. 368 p. https://livre.fnac.com/a4192514/Jack-Herer-L-empereur-est-nu
  • Sloman L. Reefer madness: the history of marijuana in America. New York: St. Martin’s Griffin; 1998.
  • Harry J. Anslinger — Wikipédia [Internet].  https://fr.wikipedia.org/wiki/Harry_J._Anslinger
  • Popular Mechanics – Google Livres. Billion dollar crop. 1938 Feb;332.
  • Anonyme. Rapport De L’organe International De Contrle Des Stupfiants Pour 2010. Autriche: O.N.U.; 2011. 158 p.
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